Cette année, j’ai pris un cours de ‘Gender and Sexuality Studies”… et c’est en train de révéler ce dont je me doutais déjà…je suis une féministe en fait…
J’ai été wiccane pendant longtemps, et ce que j’en ai retenu, c’est la beauté de l’idée de couple divin. Dans les monothéismes, cela m’a toujours paru totalement absurde de parler de ‘père’ sans qu’il y ait de mère ( et vice versa…). Finalement, si on veut appliquer des métaphores humaines, des personnifications au concept du divin, pour que l’équilibre soit respecté il faut forcément qu’il y ait un couple divin. Et je veux de l’équilibre, ah ça oui.
Alors comment caractériser ces deux polarités sans tomber dans les clichés ? Dans la Wicca, le couple divin est souvent comparé au yin/yang. C’est intéressant pour l’idée d’opposés complémentaires, interdépendants, qui chacun contient l’autre en petite quantité, et tout à fait pertinent. Cependant, l’idée de yin/yang me semble aussi sexiste. Elle associe clairement le féminin au noir, à la lune, au sombre, au froid, au négatif , et le masculin au blanc, au soleil, au chaud et au positif. La société dans laquelle cette idée est née, était extrêmement sexiste – une société qui considérait les hommes comme les poutres qui soutiennent la maison, et les femmes comme les baguettes, jetables. C’est une société passionnante, la Chine ancienne. Mais ce n’est pas là que je voudrais trouver mon modèle pour une polarité divine.
Je pense que la société d’aujourd’hui est encore remplie de clichés et de préjugés inconscients en ce qui concerne les genres. La génération de mes parents, en tout cas c’est sûr. Ce n’est pas volontaire en général. Mon père me disant qu’il avait vendu l’entreprise familiale car il n’avait pas de fils. Ou encore, que je devrais aller chez ma grand-mère pour apprendre de son grand talent pour les tâches ménagères – ta mère n’a jamais été très intéressée par cela et c’est dommage, c’est un atout, me disait il. Je lui ai répondu : et toi, est ce qu’elle te l’a appris ? Non, c’est pas pareil, je suis un garçon, m’a-t-il dit. Et pourtant, nous étions tous les deux en train de faire le ménage dans une de ses chambres d’hôtes. Je ne savais pas comment lui dire que sa mère ne s’était précipité sur les tâches ménagères que parce que c’était une perfectionniste frustrée de ne pas avoir pu étudier. Elle me l’a dit, et lui il semble toujours penser que sa mère est un modèle de la ménagère épanouie. Ma mère, aussi, si brillante, qui n’a pas pu étudier non plus, et qui se mettait à jouer les idiotes en présence d’hommes… j’imagine que vous en avez aussi, des histoires dans le genre…
Je n’ai pas aimé la puberté. Je voulais être une héroïne, et cela me semblait incompatible avec le fait d’être une femme. Je me suis débattue pendant longtemps avec des idées de déterminisme, de nature féminine et humaine. Le message que je retirais de ce que je voyais autour de moi, c’est que les femmes fortes finissent seules. Et parfois, je me suis sentie faible, et j’avais juste envie de plaire. Mais jamais pour très longtemps : j’ai pris le chemin des ombres, de l’entre-deux, où la question ne se posait pas vraiment. Observant les jeux de pouvoir à distance. M’interrogeant moi même sur le genre de femme que je voulais être. Le fait de découvrir la Wicca m’a beaucoup apaisé, car c’était une belle revalorisation du féminin. Mais les vieilles épines, toujours là même si en sourdine. Je me suis sentie devenir divisée dans ma féminité : une part avait des envies de foyer, de tambouilles et de plantes, de prendre soin de mes proches, et de voir la Roue tourner tranquillement depuis son jardin ; mais l’autre avait envie de luttes et de conquérir des sommets, de se dépasser, de devenir flamboyante et dangereuse. La première voie est plus facile. Elle m’est nécessaire, me guérit. Mais je suis une fille de Skadi, la chasseresse, la terrible. Pas de douce dissolution végétative pour moi. Pas moyen. Où aller alors ?
Et peu à peu, la figure de la Grande Déesse nichée au coeur de ma vie n’était plus qu’un noeud d’inquiétudes troubles. Et moi, j’étais coincée entre hiver – ivresse, passion, survie, haine ; et printemps – douceur, souplesse, contamination, végétation. Il fallait que je reconsidère toute ma classification du féminin et du masculin, les images wiccanes ne m’allaient plus. Je n’ai jamais beaucoup accroché avec les principales représentations du Dieu dans la Wicca. L’expression ‘Grande Déesse et Dieu Cornu’ me hérisse les poils et franchement, je trouve qu’elle confine au ridicule pour une religion qui dit équilibrer le masculin et le féminin. Et puis il y a une sorte de moule maintenant, j’ai l’impression, la lune, la terre, l’eau sont féminines et puis c’est comme ça et pas autrement. La lune c’est forcément féminin, n’est ce pas, comme le sont la douceur et l’intuition, etc. Non mais ! Dire qu’une femme est programmée pour être douce ou intuitive, c’est comme dire qu’elle est faite pour avoir des enfants et rester à la maison. La Wicca, avec ces images toutes faites, ne serait elle pas en train de perpétuer les vieux clichés ? Et murmure aux femmes sous un vernis de vénération les idées que la maternité est sainte ; être trop aiguisée ou vorace ou ambitieuse, est dangereux, elle doit retenir sa violence et sa force. Oui, j’ai lu sur des forums que la violence était un attribut strictement masculin et que les femmes ne pouvaient pas réellement comprendre. Ahah. La femme – la Déesse – est sensée représenter la vie, la création, le bonheur tout beau tout rose tout doux, incapable de prendre des risques, d’être dangereuse, folle, exubérante, méchante, complexe. Placée sur un piédestal – un objet de vénération. Un objet.
La question est extrêmement personnelle pour moi car l’enjeu de la caractérisation de la Déesse ( et du Dieu aussi ) est en fait, comment on voit sa propre féminité, qu’est ce que c’est pour nous, comment on veut vivre le fait d’être femme. ( et ce qu’on recherche chez un partenaire. )
Pour moi la barrière entre les genres est assez artificielle. On est nés avec un certain sexe et cette expérience physique nous marque, mais elle ne nous détermine pas. C’est la société souvent qui conditionne. Il faut aller voir au delà : qu’est ce qui nous plaît/nous plaît pas dans ces codes de la société ? Que veut on retenir de sa propre expérience physique ? Je pense que ce qui nous rend humain et des personnes complètes, c’est cette capacité à avoir les deux genres en nous et démontrer des caractéristiques qui ‘mécaniquement’ sont plutôt attribuées à l’autre sexe et même, à nous approprier des qualités que nous conférons généralement à l’autre genre. A quel point nous voulons franchir les frontières est le choix de chacun. Mais c’est toujours enrichissant de voir de l’autre en nous mêmes ( et aussi que nous sommes étrangers à nous mêmes, dans une certaine mesure car il y a toujours une incertitude ici, ce qui est très positif. ) On est aussi confronté à certaines limites physiques, ce qui est un apprentissage intéressant. Et s’ancrer dans son corps, est très important, puisque notre corps est notre premier temple. J’ai été faite femme mais je peux comprendre et même me laisser traverser, posséder par ce qui est autre, et faire symbiose. Mon esprit m’apprend également comment être masculine, en quelque sorte. Mais qu’est ce être masculine/féminine ? c’est propre à chaque individu en fait.
Alors, la Déesse, est elle la divinité femelle, ou femme ? ( Ce n’est pas la même chose. )
Je dirais les deux. Elle est un symbole de ce que nous voulons faire avec nos cartes de départ – quelques organes et hormones différents, et un monde de symboles et d’héritages inconscients pesant sur nos épaules. La douceur, le compromis, l’attention, la diplomatie – héritages… mais ne pourraient ils pas être un don aussi ? Qualificatifs des faibles pendant si longtemps, mais quand on connaît leurs voies, comment se résoudre à en venir à l’acier et à la rouille des anciens dominants ? Pourquoi ne pas plutôt, retourner les vieux clichés sur leur tête, et les inviter à danser ?
On ne naît pas femme, n’est ce pas. A nous de décider comment le devenir.
Le problème c’est toujours le même : passivité. Je vois mon couple divin comme avant tout complémentaire. Un partenariat, une danse, une équipe d’enfer, des égaux. Or, depuis quand, la force est elle complémentaire à la faiblesse ? Ce n’est que dans les couples abusifs que l’un est content lorsque l’autre est passif. Réceptivité ne veut pas dire passivité ! Or c’est une étiquette qu’on a longtemps collé de force sur les femmes, un amalgame dangereux. Car peut être que les femmes ont une propension tirée du physique à être réceptives – mais ce que ça veut dire pour moi : préparation, concentration, sensibilité, perception, ouverture – c’est un acte délibéré de volonté. Ouverture à l’inconscient ne veut pas dire abandon de son libre-arbitre. Sinon, on fait de la figure féminine, soit une mineure qu’on peut s’approprier sans son consentement, soit un puits de sagesse sans fond. Dans les deux cas, c’est limite.
Alors, je creuse, je saute par-dessus la barrière.
Ma part féminine est sensible, cruelle, empathe, créative, artiste, pleine d’attention et de négligence, brusque, lunatique, sage et folle, délurée, calculatrice, légèrement bipolaire, tendre et raffinée parfois, bordélique, et parfois sauvage, dramatique et froide, elle a un sang froid considérable et une intuition sans faille, les pieds sur terre et irrationnelle, est résistante, légèrement tordue et masochiste, ambitieuse, violente, colérique, mythomane, honnête, et a un coeur énorme ; passionnée de la vie. Elle est active sous une apparence passive.
Ma part masculine est douce et attentionnée ( hmm hmm ) et arrogante et menteuse et rationnelle, brillante, humaniste, avide de savoir et de réflexion, diplomate, compréhensive, protectrice, constructrice, pacifique, posée, un peu farfelue, s’enflamme pour des idées, idéaliste et passionnée d’humanité, innove, invente, sauve. Elle est passive sous une apparence active.
( On place souvent, je pense la partie ’instinctive’ dans la partie correspondant à son propre sexe, parce qu’on en a l’expérience corporelle… l’autre vient ‘tempérer’ )
Je pense que pour moi, la Déesse prendra le manteau de la Dame du Temps, la fileuse et Celle-qui-jette-les-dés ; et le Dieu, celui de l’Arbre-Monde, l’Axe primordial.
Déesse du temps, de l’incertitude et de l’entropie, du hasard et également du destin, du chaos, des carrefours et des possibilités qui se réalisent, de la conscience de la matière, de l’intuition, de la magie, des zones liminaires ; et maîtresse du sanctuaire, du centre sacré. Les paradoxes, le vertige, le destin ; la maîtresse des nornes, la furie guerrière des valkyries. Nourrice de l’histoire en gestation, Ombre éternelle. Dame des ombres, de la lumière sombre. L’alchimie lente de la nature, les plantes, les cellules, tendresse, attention, consommation. Végétation, stase, déchirement. Déesse chasseresse, qui atteint son but, inflexible, et maintient l’équilibre naturel, et le plaisir du sauvage, l’instinct de la traque, répondre à une faim. Terre tombe et nourricière, pourriture, justice et vengeance, fertilité, mort. Oubli. Abysse. Préparation, goût de l’ailleurs, de l’autre, faim de toujours plus, voracité, aller dehors même quand c’est dangereux. Préparation intellectuelle, se tester, débattre, aller plus loin ( paradoxe et synthèse ) Manifestation du destin, potentialité transformée en pouvoir de création, joie amoureuse et physique. Sang froid, faire ce qui est nécessaire, sacrifice. Abondance. Changement et transformation. Miracles, et le sacré prenant chair. Dame des poisons et des remèdes. Vent d’ailleurs, vents d’orage, tourbillon. Roseau, feuille minuscule dans le ciel. Fée, étreinte langoureuse. Pourrissement, déclin. Connaissance. Questions, se perdre, doute. Histoires. Justice divine. Balance, jugement. Larmes, amertume et frissons. Merveilles. Possession, dépossession. Gloire et furie. Dure loi de la nature, et possibilités infinies. La Gardienne des clés. Dame aux millions d’atomes. Voie lactée. Rouet qui tourne. Mathématicienne, philosophe, guerrière, gardienne des âmes, Âme du Monde. Dévoreuse. Terreur. Toile, et l’araignée au centre. Cendres. Etoiles. Spirales. Ivresse. Poussière. Comploteuse. Héroïne. Sorcière.
Dieu du verbe créateur, de la poésie, de l’inspiration du moment. Dieu de la tribu, dieu constructeur et protecteur, dieu de la volonté, de l’apprentissage ; de la méditation et de la réflexion, de l’écriture, de la lumière, de l’obscurité lumineuse. L’extase et la fureur révélatrice, et l’orage qui féconde la terre. Dieu de l’ordre, verticalité, arbre soutien. Trickster, voyageur, explorateur, artisan. Echelle, Dieu totem, héros. Arbre-Monde, et tonnerre rugissant ; l’orage qui vient. Forgeron. Transcendance, élévation, et chute. Rédemption. Catalyseur. Pari, espoir. Seigneur des rêves, des peurs, de l’aube. Guérisseur. Projets, ascension, déchaînement. Libération. Grand architecte et horloger. Seigneur des bois, des animaux, roi des forêts. Cerf, chêne. Comète. Maître de la transe, de la danse. Lois des hommes. Illusions, imagination. Innovation, idées brillantes. Verticalité, colonne vertébrale. Courage. Passion. Fierté. Gardien des ponts. Passeur. Virtuose. Politicien, inventeur. Compassion, humanité. Voyage. Evolution. Feux de printemps et de fête. Combustion. Etincelle. Embrasement. Humour, mysticisme. Symbole. Etude, exploration, technique, savoir-faire. Cieux immenses, pluie fécondante et purificatrice. Guerre et paix. Négociations, transactions, défis, communications. Poussée en avant, vers l’inconnu. Peur et tremblements, peur panique, et on fait face. Folie, analyse, et conquête. Murs et ponts. Drapeaux flottant au vent. Se jeter dans la bataille, bouclier et épée. Elégance. Attention au décollage…vers l’infini et au delà…Sage, fou. Aigle planant haut, vipère au creux des fourrés. Chasseur attentif aux moindres traces, se souvenant de ses propres pas lorsqu’il était la proie. Seigneur du monde d’en dessous, des fantômes et des souvenirs. Empreinte sur la peau du monde, promesse, hérault, lettres de sang et d’encre. Ancre au milieu de la tempête. Tours d’ivoire, de bois, de lumière. Épopées. Énigmes. Prières. Poing levé. Point final.
Evidemment, tout ça se recoupe parfois un peu – je ne crois pas en des oppositions parfaites et tranchées. La vie, la mort, la beauté, la renaissance, le progrès, les limites repoussées et les victoires, la vérité et l’extase - tout cela arrive lorsqu’Ils se rejoignent. La création est leur territoire commun, il n’y en avait pas l’un avant l’autre, l’un sans l’autre. La Roue qui tourne est leur danse. Je crois qu’ils conduisent la Chasse sauvage ensemble, une course folle et endiablée…
Voilà comment je construis mes polarités. Et vous ? Cette question est trop importante pour que vous laissiez quelqu’un d’autre penser à votre place…